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Frantz Fanon: L'an V de la révolution algérienne (Paperback, Français language, 2021, La découverte) No rating

Publié pour la première fois en 1959 et sans cesse réédité depuis, ce " classique …

Dans l'introduction Fanon constate que la guerre de libération nationale entraîne une rupture qualitative chez les algérien·nes et à la manière dont ils se perçoivent comme communauté nationale. C'est pour Fanon une nouvelle entité politique et de nouveaux humains qui naissent en se soustrayant au colonialisme et rien, selon lui, ne peut aller à l'encontre de tels changements. Dès lors la question de savoir pourquoi la puissance coloniale française continuer à mener cette guerre et toutes les atrocités qu'elle implique. L'occupant parle maintenant ouvertement des questions de ressources : pour les ressources du sahara. À quoi Fanon ajoute deux éléments : Tout d'abord, l'Algérie est une colonie de peuplement et la population européenne est un élément d'explication majeur pour comprendre le conflit. Ensuite, et c'est lié "Le colonialisme se bat pour renforcer sa domination et l'exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l'image qu'il a de l'Algérien et l'image dépréciée que l'Algérien avait de lui-même." Et Fanon de commenter "Et bien, cela est depuis longtemps devenu impossible." Fanon pose ici le caractère relationnel du racisme dans le cadre colonial. Le regard de l'occupant hiérarchise entre Algériens et Européens au profit des premiers matériellement et symboliquement. Mais de même que l'Algérien est aliéné, de même l'Européen est "mystifié", comme Fanon l'écrit des blancs dans Peau noire, masques blancs. L'Européen ne sent sa valeur qu'en tant qu'est infériorisé l'Algérien. Or en luttant contre l'occupant, les Algériens se soustraient à la domination matérielle et symbolique et rompent cette relation. C'est en cela que Fanon parle d'un "nouvel homme" et cette thèse : "la mort du colonialisme est à la fois la mort du colonisé et la mort du colonisateur. Les rapports nouveaux, ce n'est pas le remplacement d'une barbarie par une autre barbarie, d'un écrasement de l'homme par un autre écrasement de l'homme. Ce que nous, Algériens, nous voulons, c'est découvrir l'homme derrière le colonisateur; cet homme, à la fois ordonnateur et victime d'un système qui l'avait étouffé et réduit au silence. Quant à nous, nous avons depuis de longs mois réhabilité l'homme colonisé algérien. Nous avons arraché l'homme algérien à l'oppression séculaire et implacable."

Dès l'introduciton on sent un décalage vis-à-vis de Peau noire, masques blancs. Analysant en particulier les personnes noires de Martiniques Fanon a des passages que j'ai trouvé dure sur la difficulté, voire l'impossibilité d'obtenir une reconnaissance non seulement dans le cadre colonial mais en l'absence de conflit, dans un cadre où l'ordre symbolique (et bien entendu la domination économique) s'est imposé jusque dans la psyché des individus, rendant d'autant plus complexes les manières de vivre une vie "authentique", i.e. non constamment rapportée auregard blanc intériorisé ou non et aux essentialisations en réaction. Ici rien de tout cela, sans nier l'effroyable coût humain, psychique de la guerre de libération, c'est bien via la lutte que Fanon décrit ce qui semble relever d'une accession à la reconnaissance libérée de l'aliénation coloniale.